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KLAVDIJ SLUBAN, TRANSVERSES
Ed. Maison Européenne de la photographie, 2002 -
Interview Brigitte Ollier
Avec Klavdij Sluban, de Livold
(Slovénie)
à Fleury-Mérogis (Essonne)
Klavdij Sluban est un voyageur
hors saison et sans commerce. De pays jugés peu fréquentables,
trop pauvres, trop tristes et gris, il ramène sa moisson
d'images, toujours en noir et blanc. Sa photographie s'appuie
sur le temps et sur les gens qu'il ne songe pas à dévisager.
Sluban n'est pas un paparazzo du réel. Il est photographe
à hauteur d'homme, conscient des frontières mouvantes
d'une profession qui permet beaucoup d'interprétations,
y compris les plus bêtes. D'où ses interrogations
récurrentes, conduisant parfois à de longs silences,
comme s'il doutait soudain de ses forces au seuil de son propre
regard. Ce silence intérieur, qui fonde l'ensemble de
ses photographies, est justement son bien le plus précieux.
Car il donne vie et vue à ceux qui, en Haïti, à
Cuba ou dans les républiques autour de la mer Noire, s'obstinent
à exister loin de nos clichés de réussite
sociale.
Il serait vain cependant de chercher dans ses images un quelconque
appel à témoin. À l'Est comme à l'Ouest,
Sluban travaille en solitaire, l'esprit libre, sans autre engagement
que le sien, et sans l'espoir d'arrangement. Il n'explore pas
la réalité à seules fins qu'elle s'accorde
à ses désirs ou à l'actualité -cette
réalité dont nous oublions la matérialité
même tant elle est mise en scène, 24 heures sur
24, pour nos beaux yeux fatigués. Impossible de déceler
sous l'objectif de Sluban matière à sensations,
puisque l'important est pour lui de rendre compte ; de ce qu'il
a vu, non de ce qu'il aurait fallu voir.
Ses outils : une bonne paire de chaussures, une boîte noire,
son Leica. Et, dans la poche, un livre, sa fidèle boussole.
Entre deux allées et venues, il raconte un peu de lui,
de son enfance à la campagne, de sa décision d'être
photographe, de ces lieux qui l'ont marqué par leur histoire
et leur géographie, aussi bien dans ses photographies
que dans sa vie.
Vous êtes né
à Paris en 1963, mais votre enfance se déroule
à Livold en Slovénie, dans ce qui se nomme encore
la Yougoslavie. On vous imagine bien à la campagne
Oui, j'y suis bien, c'est
vrai C'est une vie au présent, où je me sens proche
de tout, avec une notion d'ailleurs que les autres enfants n'ont
pas. Mes parents sont à Paris. À Livold, j'ai appris
à marcher et aussi la distance qui sépare mon village
du monde alentour. Trois kilomètres jusqu'au village de
ma grand-mère ; dix-huit jusqu'à Ribnica, la grande
ville ; cinquante-quatre jusqu'à Ljubljana, la capitale.
Quand je serai plus grand, cette unité de mesure expérimentée
dès l'enfance fondera mon système métrique
personnel. Je me souviens de mes premiers pas autour de la maison,
de mon désir de franchir l'enclos qui cernait la maison,
entourée d'un somptueux verger entretenu par ma tante.
Ma tante et mon oncle m'ont encouragé dans mes aventures
enfantines : pas de punition, même lorsque je franchissais
l'enclos. J'avais déjà un goût pour les escapades
et je faisais partie de la famille. Protégé par
mes cousins plus âgés, j'avais ce statut particulier
: je n'étais pas leur petit frère, mais bien plus.
Vous parliez slovène ?
Et comment ! J'étais un vrai petit Slovène,
je participais aux travaux des champs, corvée de bois
et ramassage des pommes de terre. C'était une enfance
à part, pas une enfance préservée ; bien
au contraire : à la campagne, chacun a son rôle
à jouer. J'étais capitaine du FC Livold : entraînement
quotidien et matches le dimanche, sauf quand les ours rôdaient.
Après mon départ de Slovénie, je n'ai plus
joué au football, fin de ma carrière ! Plus tard,
je remplacerai le football par la lecture et la photographie.
En 1970, retour à Paris. Et, d'un coup, tout est inédit.
Oui, et même pire : étranger. Ce sentiment d'étrangeté
ne s'est pas estompé, et pourtant je suis Parisien depuis
trente ans. C'était une nouvelle vie, dans ce quartier
des Batignolles, du dix-septième arrondissement, sur un
territoire dont j'ignorais la langue, les coutumes, les chansons,
ou les poèmes que les autres enfants récitaient
par cur à l'école. J'ai eu de la chance, je suis
tombé sur monsieur Alezra, un instituteur « sévère
mais juste ». Grâce à lui, je me suis attaché
au français, à ces mots qui me donnaient le tournis
: préau, cantine, hachis-parmentier, lentilles, en rang
par deux, mains sur les épaules, etc. Monsieur Alezra
a créé en moi un espace pour le français,
mais ma langue affective est restée le slovène.
J'étais un élève irréprochable, mais
je suis entré en résistance afin de sauvegarder
mon passé, je n'avais pas envie d'être écrasé.
Quels souvenirs gardiez-vous de la Slovénie ?
Pas des images d'Epinal. J'avais en mémoire le souvenir
des jours vécus à Livold, des paysages désolants,
de la première neige en hiver, ou de ces instants qui
incitent à la contemplation. Même aujourd'hui, j'en
suis friand, je lutte contre mes excès de contemplation.
Tarkovski aussi se plaignait de se laisser aller à la
contemplation ; un défaut slave, disait-il.
Vous seriez un photographe contemplatif ?
Je ne sais pas, mais, en voyage, après une journée
confrontée au réel, il m'arrive d'être dans
un bus, derrière la vitre, et l'évidence surgit
à ce moment-là curieusement. Cette contemplation
issue de la fatigue, juste après la puissance du réel,
est visible sur la planche contact : la photographie est dans
ce moment creux, qui n'est creux qu'en apparence.
Très tôt, à l'adolescence, la photographie
entre dans votre vie. Vous sert-elle à enregistrer les
bons moments ?
J'ai commencé la photographie pour conserver des traces
de ma vie au village à mon retour à Paris, après
les vacances d'été à Livold. Tout de suite,
j'ai eu du plaisir avec le développement et tout ce qui
concernait le travail en laboratoire. Assez vite, au lycée
comme à l'université, l'appareil photo ne m'a plus
quitté. J'ai appris tout seul, au début. Puis,
j'ai fréquenté l'atelier de Georges Fèvre,
le tireur de « Picto » qui disait « Henri »
ou « Josef » quand il parlait de Cartier-Bresson
ou de Koudelka. Grâce à son savoir-faire, je me
suis senti moins handicapé par mon manque de technique.
Je vagabondais aussi dans la photographie, les livres, les expositions.
J'ai une égale considération pour les photographes
que j'aimais à cette époque-là.
Vous étudiez à la faculté des lettres
de Nanterre où vous obtenez, en 1986, une maîtrise
de littérature anglo-américaine. En parallèle,
vous faîtes des traductions et travaillez dans les trains.
Les trains de nuit. Peut-être pour exorciser mes premiers
allers et retours dans le Simplon Express... Il y avait aussi
ce sentiment, presque diffus, de ne se définir qu'en accompagnant
le rythme du train. Enfin, j'ai compris que l'important n'était
pas la destination, mais le voyage, le temps passé dans
le train. Dès que je parvenais à destination, je
marchais, je marchais, je marchais. Je croyais que je me guérirais
des trains, de ce besoin de bouger, mais j'ai seulement réussi
à structurer mes voyages. Maintenant, à l'intérieur
même d'un voyage, s'impose cette nécessité
que « ça défile ». Le contraire de
la télévision : c'est le spectateur qui fait le
travelling, et le spectateur lui-même est un long travelling.
Hors voyage, à quoi ressemble votre quotidien ?
Je mène une vie sédentaire et domestiquée.
En voyage, je suis dans un état second, je me départis
de ce qui meuble la vie au quotidien, ces plaisirs contraignants
qui composent notre vie en société. Je redeviens
un électron, mais le lien, cette fois-ci, est créé
non parce que je suis intégré aux gens que je côtoie,
mais par mon choix d'évoluer désintégré.
Après l'université, vous quittez Paris pour
vous installer en Yougoslavie. En 1992, retour à Paris.
Vous n'avez pas photographié la guerre en ex-Yougoslavie.
C'était une décision ou
Je ne peux répondre à cette question, pas ici...
Mais je peux préciser que je me suis « promené
» dans la guerre pendant un an et demi tout en me sentant
coupable de ne pas être présent sur les zones en
guerre. Je voulais comprendre, mais je n'ai pas compris, pourquoi
un homme saisit un fusil et court tuer son voisin. Parce que
c'était ça la guerre en Yougoslavie, qui a été
déclarée un beau jour, par une belle matinée
ensoleillée. Voilà, je n'étais pas un reporter
de guerre. Il y avait certaines photographies que je ne pouvais
pas faire, et d'autres que je pouvais.
Je rêvais de visiter les monastères orthodoxes serbes
monténégrins. Cette idée en tête,
j'ai voyagé dans ces régions où la guerre
faisait rage, plus au nord. Toute la série des Balkans,
je l'ai faite en dormant dans les monastères, non par
conviction religieuse, mais pour me réveiller dans le
silence, à l'aube. Petit à petit, empiriquement,
s'est mise en place ma photographie.
Dans les Balkans, vous n'étiez pas loin de chez vous...
J'arrivais de l'intérieur, par les racines. Sans connaître
la géographie du lieu, je devinais les pensées
des gens que je croisais, leurs préoccupations, leurs
espoirs : ils m'étaient familiers. Les Balkans, c'était
une extension de mon village, de tout ce Sud dont j'avais entendu
parler - sauf que là, je retrouvais des gens inconnus.
Tous ces inconnus qui vont bientôt figurer dans vos
photographies. Est-ce qu'ils vous voient, vous et le Leica ?
Ou bien vous vous cachez ?
Je ne cherche pas l'assentiment de ceux que je photographie,
mais je ne cherche pas à me cacher non plus. C'est en
étant présent, à nu, que je trouve ma légitimité.
Dans la mesure où je n'ai qu'un appareil photo, que les
gestes sont rapides, l'acte de photographier est acceptable.
Mon attitude s'est affinée au long de mes voyages. Marcher,
dormir, manger, et photographier. Sans cette réduction,
sans cet « ébrouement » de ce qui fait le
quotidien de la vie, je n'aurais pas cette disponibilité.
Quelle raison vous entraîne, un beau jour, au bord de
la mer Noire ?
Le hasard, le port d'Istanbul, un immense bateau Ça
grouillait, des hommes portaient d'immenses ballots, des femmes
hurlaient des ordres. Comme elles parlaient russe, j'ai demandé
où allait le bateau. L'une d'elles a crié : «
Odessa». Et je me suis promis d'aller à Odessa.
Ce nouveau cycle autour de la mer Noire va durer cinq ans,
de 1997 à 2001. Nouveau projet, nouvelle donne ?
Il y avait une suite logique au cycle précédent,
la découverte de plusieurs pays, sans l'attachement affectif
qui m'avait lié aux Balkans. Je traversais des pays inconnus
et mon rapport personnel se déplaçait lui aussi
: je me sentais plus détaché. Cette fois-ci, la
stimulation provenait autant de l'extérieur que de moi-même.
Quand vous vous baladez sac à dos et appareil photo,
on vous prend pour un touriste, un promeneur attentif ? Je dis
ça car vous parlez russe, n'est-ce pas.
Oui, je me débrouille ! Tout dépend des endroits,
et de mon expérience. Parfois, je passe pour un original.
Je me rappelle que dans le bus qui longeait la côte turque,
entre Trebizonde et la frontière géorgienne, le
receveur m'inspectait. Qu'est-ce que je pouvais bien photographier
? Pour le rassurer, je lui ai dit que je photographiais les grosses
vagues. Quelques minutes plus tard, les passagers du bus guettaient
les vagues, et quand l'une d'elles paraissait très belle,
très grosse, chacun se retournait vers moi pour vérifier
que je l'avais bien eue.
Cela signifie que vous finissez par vous fondre dans le paysage
Entre le premier voyage où tout est à déchiffrer
et les suivants, on acquiert une souplesse de mouvement et on
finit par bouger naturellement. Cela devient intéressant
à partir du moment où tout en restant étranger,
les gens sentent que vous avez des raisons d'être là.
Le grand malheur du touriste, c'est qu'il ne sait pourquoi il
est là. Moi j'ai toujours une raison précise :
aller à pied jusqu'au village voisin, trouver la marcherotka,
le minibus qui va de Yalta à Féodossiz, voir s'il
existe un moyen de traverser le détroit de Kertch, entre
l'Ukraine et la Russie, etc.
Une question à un euro : comment est la mer noire ?
Vraiment noire ! Elle est le parent pauvre de la Méditerranée,
luxuriante, flamboyante, azuréenne. Entre l'automne et
l'hiver, il y a un aspect désolant qui persiste probablement
à la belle saison. En hiver, les gris sont éclatants,
tout est intériorisé, chacun hiberne dans ses pensées.
Tout le contraire du démonstratif, mais ce n'est pas vide.
L'intensité n'est jamais là où on l'attend.
La mer Noire borde sept pays, de la Turquie à la Bulgarie.
L'un d'eux vous a marqué ?
Non, pas de préférence. Bien sûr, il
y a l'attendrissement pour la république autoproclamée
de Gagaouzie, en Moldavie. Et j'ai aimé la république
autoproclamée et indépendante de Transdniestri,
même s'il ne fait pas bon y vivre.
Est-ce difficile de revenir à Paris, après de
tels voyages ?
Je ne m'autorise la dérive au sein d'un voyage que
dans la mesure où je sais qu'il y aura un retour. Je suis
conscient des limites d'un tel cadre, mais j'en ai besoin -sinon
il n'y aurait probablement jamais d'aboutissement. Même
pour le voyage en prison, je procède comme pour un voyage,
je reste trois semaines dedans.
Trois semaines de voyage ; combien de temps de préparation
?
En général, je sais longtemps à l'avance
que je pars. Il y a ce désir du pays et, dans cette phase
d'attente, on croise souvent quelqu'un qui a été
là-bas. Ma perception passe par la lecture, des écrits
qui me feront sentir de l'intérieur. Quand j'arrive sur
place, à ma manière, je suis prêt. Le départ
en lui-même est la pire des tortures jamais inventée.
Je lutte contre le départ, mais quand je suis en voyage,
je suis si pleinement dedans que je me rends compte presque par
mégarde qu'il faut revenir. Là, j'utilise la technique
du plongeur remontant à la surface par paliers. Après,
je suis heureux de rentrer chez moi et je reste assez de temps
à Paris pour que le voyage suivant s'enchaîne...
Ce sont des années d'ajustement empirique, mais aussi
des générations de départs dans ma famille.
Mes parents ont quitté la Yougoslavie, mes grands-pères
ont travaillé en France, et mes arrière-grands-pères
aux Etats-Unis. L'une de mes grands-tantes m'a raconté
comment, à l'âge de seize ans, elle a vu pour la
première fois son père, retour des Etats-Unis.
Il était parti quinze ans plus tôt.
Au retour, vous vous ruez sur les planches contacts pour découvrir,
vérifier, les « résultats. » Ou vous
attendez tranquillement la prochaine étape ?
J'attends, je ne suis pas impatient. En revanche, j'adore
rentrer, par exemple de Moldavie, et me précipiter sur
les planches contacts d'Haïti, « vieilles »
d'un an. Cette distance au vécu, si nécessaire
dans le choix, je ne l'obtiens qu'avec le temps. Comme il y a
des ratages, mes voyages en gestation me permettent d'être
plus incisif dans la sélection. Il y a les boîtes
premier choix, les deuxième choix, troisième choix
- comme en football, avec les divisions. Et cela s'est déjà
vu, des troisième choix remonter en première division
! Tout ça, ce sont des transactions de nuit, quand je
suis seul ; je regroupe, j'organise des ensembles, je travaille
par rapport à quelque chose d'idéal.
Quel idéal ?
J'ai choisi des études de littérature, et non
pas d'art et de photographie, pour me laisser cette zone de liberté,
en marge. Je pourrais appeler cela une attitude pure face à
la photographie : aucune contrainte, pression extérieure,
aucun compte à rendre. Quand on décide d'en faire
son activité principale, - non, pas un métier ;
je préfère parler comme Joseph Brodsky d'«expérience
acquise avec la pratique » -, on finit par ouvrir des
portes et des tiroirs dans sa tête. Soudain, il y a la
nécessité d'admettre que le champ de jeu est limité,
que la terre est bien ronde en quelque sorte. D'où cette
autre question : comment évoluer sans se répéter
?
Cette question de la répétition vous paraît-elle
liée aux travaux de commande ?
Cette crainte de la répétition se résout
d'elle-même avec la commande. Lorsqu'on a un certain actif
derrière soi, la commande est sur cette base-là,
sur le travail accompli. Soit on vous encourage à continuer,
comme lors de l'équation Albanie + ministère de
l'Agriculture (1). Soit, on vous propose, dans la même
veine, une destination aussi imprévue qu'imprévisible.
Comme le Japon où je suis allé en 1997 et 1998
(2). La commande est utile, car elle fait vivre. Toute l'histoire
de la peinture repose sur la contrainte de la commande religieuse.
Finalement, le but, c'est d'être confronté à
une difficulté, mais que cette difficulté vous
concerne personnellement et photographiquement.
Et, au Japon, si loin des Balkans, de la mer Noire, de vos
habitudes, comment ça a marché ?
Le travail en lui-même, je ne sais pas, mais le Japon
a ouvert un tiroir dans ma tête. J'ai été
fasciné par la complexité et la différence
de lecture des codes de comportement et de perception. Comme
le fait d'accorder une importance au rituel de salutations, de
présentation ou de comportement. Or, cette structure compartimentée
laisse de grandes plages de liberté. Je me suis rendu
compte, au Japon, que je n'étais pas un mercenaire.
Ça, ce n'est pas un scoop !
Il y a des choses qu'on ne sait qu'une fois expérimentées.
Comment pourrait-on savoir avant ? Faut-il appliquer un savoir-faire
et être sûr du résultat ? Ou bien persévérer
dans sa propre voie, avec le risque qu'il n'y ait aucune photographie
valable en fin de course ? Commande ou pas commande, l'exigence
du photographe doit rester dans le cadre de la photographie.
Vous avez parcouru tout le Japon ?
Non, je n'ai pas quitté Tokyo. Tokyo, c'est un pays
en soi. Une fois que l'on a ses marques, ses repères au
quotidien, l'exotisme se dissout dans l'air.
Et dans la photographie ?
C'est là où il faut rester tendu, en alerte.
Tout en se plongeant progressivement dans un monde où
la légitimité de sa présence est plutôt
ce qui va déterminer la qualité du résultat.
Si l'on ne s'est pas convaincu soi-même du bien fondé
d'être là, les photographies resteront en surface.
Vous voulez dire sans relief ?
Oui, en surface. C'est-à-dire qu'il faut cracher le
morceau, les tripes. La prise de risque physique n'est pas celle
qui me stimule le plus. Être sans repères, sans
référence, sans assurance me paraît plus
motivant. En 1999, lorsque Le Monde nous a passé
commande, à François Maspero et moi sur Cuba (3)
et, en 2000, sur Haïti, Porto Rico et la République
Dominicaine, beaucoup de questions étaient résolues
grâce au Japon. Je savais que je marcherais à mon
rythme, que cette commande ne serait pas une contrainte. Ce que
je ne savais pas, c'était la chaleur, et que je serais
perçu par les autochtones comme un touriste échappé
d'un groupe, donc foisonnant de dollars. Ce qu'il a fallu résoudre,
c'était comment ne pas être vu en gringo qui se
fait alpaguer au coin de la rue avec propositions et offres diverses
à la carte.
Vous étiez choqué d'être vu comme un gringo
?
Oui. Depuis, j'ai fait sept ou huit voyages aux Caraïbes.
Haïti est d'évidence le grand choc de ma vie, plus
proche de l'Afrique telle que je me l'imagine que des autres
pays-îles, Cuba ou Porto Rico. Ou de la République
Dominicaine, sa voisine sur la pente de l'américanisation.
Haïti continue sa régression vers le néant.
« Haïti, le grand choc de ma vie. »
Expliquez-nous.
Contrairement à mes voyages à l'Est, les Caraïbes,
c'est à 100% étrange. Comme une greffe, je ne sais
pas si elle a pris. J'ai fait plusieurs expositions, déjà,
réfléchi sur la cohérence de ce travail,
mais à quelle place le mettre dans ma vie, dans mon travail
? On verra bien. Il ne faut pas se retourner trop tôt,
sinon les traces s'effacent. Parfois, on travaille sur un sujet,
longtemps, et, à la fin, ça ne tient pas. Mais
je n'ai pas peur de jeter à la poubelle.
Vous n'étiez pas obligé de repartir pour Haïti,
vous auriez pu décider d'arrêter là. Or,
vous repartez. Fasciné ? J'étais comme ébloui,
incapable de voir autre chose que l'extrême pauvreté,
de discerner un relief, une diversité. Je ressentais ce
monde haïtien comme une masse compacte et impénétrable.
Et puis, un déclic ?
Non ; comme dans mes précédents voyages, c'est
grâce à une approche lente que j'ai entrepris le
travail de restitution qui est le mien. Au Japon, la foule est
comme en cire, robotisée, policée ; en Haïti,
c'est le chaos permanent, des gens partout, tout le temps, stupéfaits
de voir un Blanc déambuler sans 4 x 4 climatisé.
Moi, j'errais avec cette tension sur les épaules, ces
regards interrogatifs, ça, c'était nouveau.
Vous le ressentiez comme une remise en cause personnelle ?
C'était une exposition permanente : pas un moment
de répit, un endroit où souffler. Dans un pays
comme Haïti, il faut aussi parler de la peur de se déplacer
sans filet de sécurité. Tant que c'était
ma préoccupation principale, je ne me suis pas aventuré.
Or, comme je le comprendrais plus tard, beaucoup de gens sont
simplement curieux de savoir pourquoi vous êtes là...
Si l'on se précipite, dans un monde inconnu, les yeux
fermés, on projette la peur paranoïaque de l'étranger.
Ou du touriste protégé par son car, son groupe,
son guide.
Cette peur dont vous parlez, était-ce une menace, physique
?
Un jour, à Port-au-Prince, il y avait un attroupement.
Avec des centaines et des centaines d'yeux fixant les pompiers
qui sortaient un cadavre d'une montagne de détritus. Et
cette foule a implosé, sans motif, les gens se sont mis
à courir, des femmes se jetaient à terre en se
convulsant et j'ai couru avec la foule. Dans cette hystérie
collective, je me suis rendu compte que je pourrais être
la prochaine cible de cette folie, de cet orage par temps clair
: hop, un coup de machette.
Dès que la foule se transforme en une succession de
visages, et non plus une masse, dès que la peur s'atténue,
vous sortez l'appareil photo ?
Dès le premier instant, j'ai l'appareil avec moi,
- ce qui ne signifie pas que je vais m'en servir immédiatement.
Il faut photographier quand on sent que ce serait dommage de
ne pas avoir fait une photographie.
Entre deux voyages dans les Caraïbes, vous allez à
Jérusalem, au cur de l'histoire, en pleine guerre. Comment
cela s'est-il passé ?
Qu'on le veuille ou non, dans Jérusalem intra-muros,
on devient claustrophobe. Tout est dans la promiscuité
: Juifs, Musulmans, toutes les confessions s'emboîtent.
Il suffit de pousser une porte et, derrière, apparaît
un autre petit quartier, comme le quartier arménien qui
correspond à une autre communauté, et ainsi de
suite. Au fil des jours et des rencontres, les gens racontent
leur frère tué par les soldats israéliens,
et, du côté israélien, les gens avouent avec
réticence un frère, un mari, un ami engagé
dans Tsahal.
Vous étiez là pour un journal ?
Une association française engagée pour la paix
: « Pour Jérusalem ».
Être pour la paix à Jérusalem : un vrai
cliché, non ?
Oui, c'est peu de dire qu'on est pour la paix. Comme en ex-Yougoslavie
: tout le monde était pour la paix. Bon, sur cette constatation,
que faire ? Avec un appareil photo, il est possible de montrer
des images « parlantes », qui traduisent au plus
près vos pensées. Des photographies qui dénoncent,
il en faut, c'est sûr, mais la manière de dénoncer
finit par neutraliser, et l'on met sur les plateaux de la balance
des faits qui ont l'air de se répondre les uns les autres
alors qu'en réalité, ils ne sont pas à la
même échelle.
Vu d'ici, d'en France, on s'interroge sur la place du photographe
dans un conflit. Trop loin, trop près, comment trouver
la bonne distance ? Vous, où vous situez-vous ?
Là-bas, la situation est spécifique, tout a
été déjà photographié, d'ailleurs,
le monde entier est archivé. Difficile, donc, de se prétendre
innocent dans un tel lieu. D'un côté, la crainte
des Israéliens face aux explosions terroristes, de l'autre,
les brimades permanentes subies par le peuple palestinien. Une
route fermée arbitrairement qui oblige à un détour
insensé, humiliations, check point : une partie des choses
que j'ai vécues en prenant le shirut, le minibus des Palestiniens.
Ce qui m'est apparu plus palpable, en me déplaçant
ainsi, c'est cette ville sous tension permanente. Ce qui est
plus compliqué, en tant que photographe, c'est que je
n'ai pas envie de prendre position. Non que je ne prenne pas
parti, bien au contraire. En termes de dénonciation, ces
visages tendus, je les ai vus des deux côtés. Partant
d'une évidence, agresseur et agressé, je tente
d'en montrer les répercussions sur la vie quotidienne
par le biais de la composition, du cadre.
En restant hors champ ?
En continuant à écouter ma petite musique intérieure.
En m'imprégnant des circonstances. En ne me laissant pas
distraire. Ma démarche découle de l'actualité
même du photojournalisme qui, pour être efficace,
doit concurrencer la télévision et se CNNiser
(4).
Vous revendiquez une filiation photographique, une appartenance
à une famille dans le photojournalisme. Ou vous vous déclarez
à part ?
Je n'ai jamais envisagé la photographie comme un outil
de témoignage au sens strict. Je peux donc répondre
avec des points de repère dans l'histoire même de
la photographie, de Constant Puyo à Garry Winogrand (5).
Avec une attirance pour ces photographes qui, partant du réel,
sont arrivés à « leur » réel.
Depuis 1995, en parallèle à vos voyages à
l'étranger, vous avez entrepris un travail avec les jeunes
détenus. D'abord à Fleury-Mérogis, dans
l'Essonne, puis dans d'autres centres et d'autres pays. Qu'est-ce
qui vous a incité à entrer en prison ?
Ceux qui y sont.
Les jeunes détenus ?
Aves les adolescents, le contact passe ; c'est comme ça
et c'est essentiel. Les gens en prison, jeunes ou vieux, sont
en situation extraordinaire, mais ils ont rarement la possibilité
de s'exprimer. Ces ateliers de reportage, au sein même
de la prison, leur offrent l'occasion de se donner sans embrouille,
sans autre enjeu que leur relation personnelle à la photographie
(6). Je ne suis ni un travailleur social, ni un grand frère,
ni un professeur, je suis photographe, et notre relation passe
au travers du prisme de la photographie. En un temps record,
dans un lieu qui n'accepte aucun mouvement individuel, ces jeunes
retiennent intuitivement la charge émotionnelle qu'ils
peuvent investir dans une image. Autant dans mes voyages, c'est
un déplacement linéaire, autant en prison, nous
creusons un espace de liberté.
La prison, pour vous, est-ce le début ou la fin du
voyage ?
Dans mes voyages comme dans ma vie quotidienne, j'ai en tête
que des gens sont enfermés. C'est la vie, c'est ma vie,
et pourtant je ne tiens pas à succomber aux « charmes
de l'enfermement. »
Retour à Livold. Retour à la case départ
?
C'est le sentiment d'un étranger dans un lieu, un
non-lieu où il n'a pas sa place, et de ce qu'on fait de
ce sentiment en termes de photographie. On peut percevoir la
prison comme un lieu d'anéantissement programmé,
ou comme un point de départ. Il y a ce récit de
l'écrivain Peter Bichsel (7), où un homme, ne voulant
plus rien savoir, se met à l'écart du monde. Mais,
pour ne plus connaître le chinois, par exemple, il lui
faut d'abord l'apprendre. Donc, il se met au chinois. Les années
passent. Sans trop d'agitation, il réintègre le
monde et ce qui ressemble à une vie normale. L'histoire
de Bichsel se termine ainsi : « Sauf que maintenant
il savait le chinois. »
B.O.
Paris, printemps 2002.
(1) Avec Eric Perrot, commande du ministère de l'Agriculture,
en 1993. Publication D'Est en Ouest, Filigranes.
(2) Avec Robert Delpire, commande sur Tokyo, en 1997. Publication
de Tokyo Today, Idéodis.
(3) Avec des textes de François Maspero, Voyage dans
la Caraïbe a paru dans Le Monde, du 5 au 8 janvier
2001.
(4) Allusion à CNN, robinet à images américain
à diffusion non-stop, lancé en 1980. On lira avec
profit La télévision : un danger pour la démocratie,
de Karl Popper et John Condry, Anatolia, 1994.
(5) Constant Puyo (1857-1933), chef de file du mouvement pictorialiste
en France, et Garry Winogrand (1928-1984), reporter de rues américain.
(6) En 1998, des instantanés pris par des jeunes du CJD
ont été exposés à la Maison Européenne
de la Photographie, sous le titre Les lieux d'un piège.
Pour les Nuits Magnétiques de France Culture, proposées
par Colette Fellous, « La photo, c'est de la bombe »
a été produite par Klavdij Sluban.
(7) Histoires enfantines, Gallimard, 1971.
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